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Journal

Regards cinématographiques sur le travail

Du 28 au 30 juin 2023, l’Université d’Aix-Marseille accueillera le premier colloque international de L’OBERT, intitulé RACONTER LE TRAVAIL – Posture et positionnement social. L’un des conférenciers invités sera Luc Joulé, un cinéaste, réalisateur et scénariste français dont les œuvres mettent en avant la question du travail. Luc Joulé a réalisé un film documentaire intitulé Les Réquisitions de Marseille (mesure provisoire), qui explore la plus grande expérience de gestion ouvrière en France, offrant ainsi une perspective cinématographique sur la question du travail. Il a également réalisé le long métrage documentaire Cheminots, qui examine la culture du travail et son impact quotidien sur ceux qui « font le train ». Son dernier long métrage documentaire C’est quoi ce travail ? s’intéresse à la dimension humaine du travail.

Qu’est-ce qui vous a conduit à vous intéresser spécifiquement au monde du travail ?

C’était le fruit du hasard. Ce n’était pas du tout prévu. C’est quelque chose qui est arrivé malgré nous. Lorsque je dis « nous », je parle de mon ami, Sébastien Jousse, avec qui je travaille depuis le début. Nous avons étudié le cinéma ensemble à l’université Paris 8, et au début des années 2000, nous sommes tombés sur les mémoires du grand résistant Raymond Aubrac. Cela nous a conduit à découvrir une histoire qui s’est déroulée à Marseille pendant la Libération en 1944. En lisant ce livre et en nous appuyant sur le travail de l’historien Robert Mencherini qui avait étudié cette expérience singulière de la Libération à Marseille, nous avons écrit et réalisé notre premier documentaire intitulé Les réquisitions de Marseille (mesure provisoire). Le film raconte l’histoire de la réquisiton de 15 entreprises à Marseille, entre 1944 et 1948, qui employaient à l’époque 15 000 ouvriers dans des secteurs essentiels de l’économie nationale. Dans ces entreprises, une manière alternative d’organiser le travail et les usines s’était mise en place par hasard. Cette histoire nous a semblé suffisamment remarquable compte tenu de l’actualité de notre société à l’époque, et  nous avons donc voulu la raconter 60 ans plus tard.

Nous n’avions donc pas du tout l’intention de nous intéresser à la question du travail et de réaliser un film sur ce sujet. C’est plutôt la question du travail qui est venue à nous de cette manière. À la suite de ce film, nous avons été contactés par des représentants syndicaux du comité d’entreprise des cheminots en Paca, qui avaient vu notre film sur les réquisitions à Marseille et qui avaient été séduits par la manière dont nous traitions la question de la mémoire et des traces d’une culture. Ils nous ont invités à participer à une résidence de création artistique, un dispositif qu’ils mettaient en place dans le cadre de leur politique culturelle, et ils nous ont proposé de réfléchir à l’écriture et à la réalisation d’un film sur les trains et les cheminots en Paca à cette époque. C’est à partir de là que nous avons commencé à nous intéresser réellement à la question du travail. Nous avons notamment découvert les travaux du psychiatre et psychanalyste Christophe Dejours, qui nous ont permis de nous plonger dans la discipline de la psychodynamique du travail et de comprendre ses enjeux à l’échelle de l’individu et du collectif.

Donc, en 2010 notre film Cheminots est sorti dans les salles de cinéma. Ce deuxième film s’intéressait à la culture cheminote (c’est-à-dire aux liens qui pouvaient exister entre les différents métiers au sein de cette communauté professionnelle), et à son bouleversement dans le quotidien de celles et ceux qui « font le train ». 

Après Cheminots, nous avons réalisé un autre film intitulé C’est quoi ce travail ?. Dans ce documentaire, nous avons saisi une situation particulière qui se déroulait dans une usine du groupe PSA en banlieue parisienne. À ce moment-là, un compositeur de musique contemporaine s’était installé dans l’usine pour créer une nouvelle œuvre musicale. Nous avons profité de cette coexistence entre le travail de création artistique et le travail de production industrielle pour poser à chaque personne la même question : comment fais-tu ton travail de ta propre manière ? C’était une question relativement banale pour un artiste, mais presque provocatrice pour les ouvriers de la production industrielle dont le travail était très standardisé et ne laissait aucune marge de manœuvre à leur individualité, à leur subjectivité et à leur créativité. Nous avons donc réalisé ce film en partant de cette simple question que nous leur avons posée, afin de documenter cette question de l’investissement subjectif de chacun dans son travail. Car c’est une question universelle qui se pose à chacun d’entre nous, que nous soyons réalisateurs de films, chercheurs, enseignants, ouvriers…

Le travail est souvent lié à des concepts tels que la domination et la liberté. Comment abordez-vous ces aspects complexes dans vos œuvres ? Quels défis rencontrez-vous lorsque vous essayez de représenter ces tensions ?

Certainement. Ces notions sont effectivement au cœur de nos réflexions. J’ajouterais peut-être même un troisième aspect. Entre liberté et domination, il existe malheureusement une thématique qui revient fréquemment lorsqu’il est question du travail, celle de la souffrance. Lorsque Sébastien et moi recherchons une idée pour un film, nous nous posons systématiquement une question : comment le cinéma peut-il susciter de nouvelles histoires, d’autres récits sur le travail et comment ces récits peuvent-ils renouveler un petit peu nos imaginaires collectifs autour de la question du travail, qui semble trop souvent être occupée et sidérée par des récits de désolation et de catastrophe ?

Les récits sur le travail peuvent-ils contribuer à des changements sociaux et politiques ? Dans quelle mesure pensez-vous que les films et les créations artistiques peuvent influencer la perception du travail et stimuler des débats sur des enjeux importants liés au monde du travail ?

Bien que le cinéma ait souvent abordé la question de la bêtise humaine, il ne semble pas que cela ait conduit à une diminution de celle-ci. Ainsi, le rôle du cinéma, et plus spécifiquement des films destinés à être projetés en salle, se résume principalement à rassembler des individus aux horizons très différents. Malgré leurs diversités sociales et professionnelles, ces personnes partagent un moment unique dans une salle de cinéma. Le public d’une salle de cinéma forme une petite communauté, où, lorsque les lumières s’éteignent et que le film débute, nous sommes tous égaux devant les émotions suscitées par le cinéma. Peu importe que nous soyons des chercheurs en sciences sociales, des ouvriers ou des enseignants, nos professions et horizons ne font aucune différence dans notre capacité à ressentir des émotions en regardant un film. À partir de cette expérience individuelle, partagée collectivement dans ce lieu qui favorise les échanges, le cinéma peut jouer un rôle. Cependant, je suis enclin à penser que le cinéma ne changera pas le monde à lui seul. Sa principale contribution réside dans sa capacité à permettre aux gens de se rencontrer, de partager un moment autour d’un film, de susciter la discussion et le débat à partir de cette expérience individuelle et émotionnelle partagée. C’est à ce moment-là qu’un véritable processus de transformation peut commencer, mais il est clair que ce n’est pas le cinéma qui pourra changer le monde.

Vous allez intervenir lors du premier colloque de l’OBERT à Aix-Marseille Université. Pouvez-vous nous donner un aperçu de votre intervention ? Quels aspects ou idées souhaiteriez-vous mettre en avant ?

Je crois que la question centrale qui sera abordée lors de la table ronde à laquelle je participe est la suivante : « cinéma, usine et littérature ». Selon moi, l’usine, en particulier, et le lieu de travail en général, sont souvent le théâtre d’une domination autoritaire exercée par le récit du management, de la direction et de la communication. Ce récit laisse entendre que toute autre narration est dépourvue de valeur, voire totalement impossible. Nous nous trouvons donc face à un récit autoritaire du management dès que nous avons la possibilité d’entrer dans ces lieux. L’une des premières questions qui se pose à nous est donc de savoir comment pénétrer dans ces espaces de travail, qui sont de plus en plus protégés, surveillés et contrôlés, notamment pour maintenir une pression maximale afin de préserver ce récit et cette histoire managériale. Comment pouvons-nous, une fois sur place, faire émerger d’autres histoires, d’autres récits ? Comment pouvons-nous permettre à ceux qui travaillent de puiser au fond d’eux-mêmes autre chose que ce que leur employeur leur répète constamment tout au long de la journée ?

Ainsi, lors de mon intervention, je souhaite développer cette question : comment faire émerger d’autres histoires et permettre aux travailleurs de créer leurs propres récits, des récits qui puissent résister au récit autoritaire du management ? C’est un enjeu artistique qui se pose à chaque fois et que j’explorerai davantage dans ma présentation.